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Nous vous partageons l' homélie de Yves-Marie Blanchard 
au monastère le dimanche 26 avril 2026 

4ème dimanche de Pâques (A)

Comme chacun sait, il n’y a pas de paraboles dans le quatrième évangile, selon saint Jean. Toutefois deux textes s’avèrent proches des paraboles : d’une part, au chapitre 15, la belle image de la vigne, impliquant la distinction du tronc et des sarments ; d’autre part, au chapitre 10 – et nous venons de l’entendre – la double figure de la porte et du berger, essentielle à la compréhension de l’Église en relation à son seul Seigneur Jésus Christ.

En première place dans le texte, l’image de la porte a pour effet de désigner la personne de Jésus comme le passage obligé entre la sécurité du refuge, offert chaque soir aux brebis, et la liberté de la vie nomade recommencée chaque matin. En effet, sans l’abri de l’enclos communal, placé sous la vigilance d’un gardien, ici qualifié de portier, les brebis seraient livrées aux prédateurs nocturnes, globalement désignés comme des loups. À l’inverse, les déplacements du jour à travers la steppe sont indispensables à la vie du troupeau qui, sous la conduite d’un berger expérimenté, saura trouver les sources et les pâturages indispensables à sa survie. Ainsi Jésus est-il, comme la porte de l’enclos, à la charnière du monde extérieur, parcouru le jour, et de la bergerie, occupée la nuit. Dès lors, chaque soir, le troupeau rentre sous la conduite de son propre berger, lequel est naturellement tout le contraire d’un voleur, qui s’introduirait sans passer par la porte et serait animé de mauvaises intentions à l’égard des animaux. De même, chaque matin, le troupeau sortira pour suivre son berger sur les chemins infinis de la steppe, traditionnellement désignée comme le désert.

Or – et cela est indispensable à la compréhension de notre texte – l’enclos est partagé entre plusieurs troupeaux et confié à la garde d’un portier rémunéré par le collectif des propriétaires des animaux. De ce fait, la sortie matinale suppose que chaque berger ait d’abord rassemblé ses propres brebis : opération longue et difficile, à moins que, justement, les liens entre le berger et les brebis soient suffisamment étroits pour que celles-ci n’aient aucune peine à suivre celui dont elles connaissent la voix et qui sait parler à chacune appelée par son nom. Évidemment, un intérimaire ne saurait accomplir la tâche : en ce domaine priment les qualités d’un apprivoisement mutuel, moyennant, chez le berger, l’usage d’une parole bienveillante et le refus de toute forme de violence. Ainsi le fonctionnement idéal d’un troupeau confié à un bon pasteur – au sens de compétent, efficace et professionnel – peut servir de modèle à une communauté chrétienne qui soit unie à la personne du Christ par des liens d’attention, écoute, confiance, amitié, bref tout autre chose que le rigorisme moral ou la rigidité doctrinale, trop souvent – hélas – revendiqués par des chrétiens installés dans un formalisme stérile et desséchant. Dès lors, les figures croisées de la porte et du berger s’avèrent riches d’enseignements pour chacun/chacune de nous aujourd’hui.

Tout d’abord, il est bien clair que la vie chrétienne n’est ni à 100% immergée dans le monde, ni encore moins confinée dans un réduit sécuritaire, déconnecté du monde. Sans la sortie quotidienne dans le désert du monde, les brebis auraient tôt fait de dépérir, faute de nourriture variée et boisson suffisante. À l’inverse, sans l’abri nocturne dans la bergerie, elles seraient en grand danger de succomber sous les coups des fauves, maîtres des grands espaces de la steppe ou désert. Jésus le redira à ses disciples, en termes clairs : « Vous êtes dans le monde, sans être du monde ». Dès lors, seul le ressourcement dans la vie communautaire, offrant les richesses de la prière, des sacrements, du partage, de l’étude, donnera aux croyants la force de tenir bon dans le monde, sans céder aux dérives de la toute-puissance, de l’enrichissement à tout prix, de la jouissance égoïste ou bien encore de l’aveugle violence. Mais, tout aussi bien, l’enfermement dans un ghetto identitaire et fermé au monde ne pourrait mener qu’à l’asphyxie morale, intellectuelle et spirituelle, faute de saisir l’Esprit, dont nous savons qu’il souffle dans les grands espaces et pousse toujours plus loin, au large… À la charnière donc du monde et de l’Église, ou bien encore à l’articulation de la mission et de la communion, se tient le Christ lui-même, telle la porte incontournable, à franchir dans l’un et l’autre sens, sans quoi il n’y aurait ni salut personnel ni mode de vie authentiquement évangélique.

La deuxième leçon à retenir sera le primat de la dimension communautaire de toute existence, déjà simplement humaine, à plus forte raison chrétienne. Le nomadisme de jour, en quête de sources et de pâturages, se vit en troupeau solidaire et ramassé, tant il est vrai que tout écart individuel ferait courir de grands dangers à l’animal imprudent et isolé. De même, au repos de la nuit, tous les animaux se pressent dans un enclos exigu, au risque de se confondre avec d’autres troupeaux, hébergés au même endroit, d’où l’importance du tri matinal avant de repartir. Dans tous les cas, le rôle du berger est essentiel, et c’est bien sûr Jésus le Christ, lequel, nous donnant de surmonter nos divergences, nous permet de coexister, cohabiter et nous donner les moyens d’une vraie communion, selon la richesse de nos différences partagées, tant au sein de l’Église qu’à l’égard du monde si divers auquel aussi nous sommes envoyés, pour donner autant que recevoir, découvrir autant que proposer. Belle image de la vie chrétienne que cet incessant passage du désert à l’enclos, de jour comme de nuit, et dans les deux sens, sachant qu’il n’est d’autre porte que le Christ, non seulement pour chacun/chacune selon la particularité de chaque personne et la spécificité de chaque vocation, mais aussi à l’échelle du groupe tout entier, appelé à l’unité dans la différence assumée, sous la gouvernance de l’unique Pasteur Jésus Christ.

Puisse donc ce matin retentir en nos coeurs ce double appel à « passer » par le Christ, la seule porte qui soit, à la charnière du monde et de l’Église, en même temps qu’à « suivre » fidèlement le chemin tracé par l’unique Pasteur, en charge de l’unité des croyants, au sein d’un monde lui-même en quête d’unité, paix et communion, donc aussi à la plus grande gloire de Dieu ! – Amen.

 

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